Thiziri, la princesse et l’ogresse

Autrefois,
dans une vieille maison en pierre, vivait une pauvre veuve, mère de
sept enfants. La malheureuse se retrouva sans aucune ressource
financière, lorsque son époux décéda d’une longue et terrible maladie.
Elle dut affronter seule les difficultés de l’existence. Pour nourrir
ses enfants, elle acceptait tous les travaux qu’on lui proposait et
s’acquittait de ses tâches correctement afin de récolter quelque argent…
Ses fils se chargeaient de l’aider à l’extérieur, tandis que ses filles
s’occupaient du foyer. La vie était bien pénible pour cette famille
nombreuse.

Quand
l’hiver approchait, la veuve avait peur que ses enfants ne meurent. de
froid. Alors, à l’aide de bouts de laine recueillis ici et là, elle se
mettait à tisser, tard dans la nuit, une large couverture de laine.

Par
une nuit plus fraîche que de coutume, le vent soufflait à grandes
rafales alors que la pauvre femme s’usait les yeux à tisser jusqu’à une
heure avancée de la nuit. Ses enfants dormaient profondément, les uns
accrochés aux autres, comme s’ils avaient peur de se séparer.

Brusquement,
la fragile porte d’entrée claqua. Apparut alors une énorme silhouette,
si effrayante que la veuve recula jusqu’au mur. Horrible et repoussante,
Tériel l’ogresse se tint sur le pas de la porte, fixant de son regard
perçant la pauvre femme toute tremblante. Le monstre avança vers le
métier à tisser et rassura la femme terrorisée : « Ne crains rien !
Laisse-moi t’aider ! » Stupéfaite et effarée, la veuve ne put prononcer
un seul mot.

Avec
un acharnement démentiel, l’ogresse se mit à tisser. La peur au ventre,
la veuve pensa qu’une fois la couverture achevée le monstre la
dévorerait, elle et ses malheureux enfants. Mais le monstre n’en fit
rien. Au contraire, dès qu’il eut fini de tisser une couverture, il en
entama une autre et ceci jusqu’à l’aube. A ce moment-là, le monstre
s’arrêta et sortit en lançant à la femme : « Voilà tes enfants à l’abri
du grand froid ! Rassure-toi, l’hiver prochain, je reviendrai te tisser
d’autres couvertures ! »

Il
en fut ainsi durant sept ans. Au début de chaque saison hivernale,
l’ogresse faisait irruption chez la veuve et lui tissait sept
couvertures de laine.

Au
bout de la septième année, alors que l’aîné des enfants avait atteint
dix-sept ans, Tériel réapparut un soir d’hiver, comme de coutume. Elle
annonça à la veuve : « Voilà sept ans que je t’aide à protéger ta
progéniture des morsures du froid. Aujourd’hui je suis revenue te
demander de m’offrir ton fils aîné afin de t’acquitter de ta dette. Pour
me témoigner ta gratitude, tu me le donneras, il me sera très utile. »

La
veuve saisit enfin la fausse générosité qui avait motivé l’ogresse
durant toutes ces longues années. Elle se souvint, qu’enfant, sa
grand-mère lui contait d’innombrables histoires sur cet horrible monstre
qui habitait on ne sait où, qui guettait des proies en difficulté et
dévorait ses victimes toutes crues. Elle lui disait toujours que Tériel
ne se montrait que pour annoncer un malheur. La pauvre femme réfléchit
un peu et pensa que, si elle refusait à l’ogresse ce qu’elle exigeait
d’elle, celle-ci se fâcherait et serait capable d’avaler toute la
famille. Elle se résolut alors à sacrifier son fils aîné, qui était
pourtant son préféré. Elle alla le voir et lui dit à voix basse : « Mon
fils, toi la première perle de mon collier de vie, tu dois accompagner
l’ogresse chez elle ! Je pense qu’elle projette de te dévorer, mais il
existe un moyen pour la contrarier et la faire tomber dans l’interdit,
expliqua la mère. Dès qu’elle s’apprêtera à t’emmener avec elle,
empresse-toi de lui téter le sein, tu deviendras ainsi son fils et même
une ogresse ne peut dévorer son enfant » Il suivit les recommandations
de la veuve. Surprise et dépassé par l’événement, l’ogresse se mit en
colère. et s’adressa à lui : « Petit misérable ! Tu m’as eue ! Mais je
te prendrai malgré tout avec moi. »

L’ogresse
plongea le jeune homme dans son sac, le mis sur son dos et quitta la
veuve bouleversée et déchirée par le départ de son fils aîné.

Le
monstre marcha durant de longs jours sans s’arrêter. Le jeune homme,
prisonnier au fond du sac, ne vit aucune lumière et ignora tout du
voyage. Il arrivait à peine à respirer. De temps à autre, le monstre lui
glissait un morceau de galette. Il avait soif, mais il résista du mieux
qu’il le put.

Au
terme d’un mois de voyage, Tériel l’ogresse, arriva enfin chez elle,
dans un pays souterrain et obscur, où l’on n’entendait que les cris des
hiboux, des chacals, des ogres et autres animaux de mauvais augure. Des
cris effrayants qui retentissaient comme des tonnerres stridents.
L’ogresse poussa la porte de son infâme antre et jeta sur le sol le sac
qui contenait le jeune homme. Celui-ci roula par terre, ouvrant les yeux
sur le lieu sinistre où habitait le monstre. L’ogresse saisit
violemment le jeune homme et l’enferma dans une cage.

Tous
les matins, le monstre allait chasser et ne rentrait qu’à la tombée de
la nuit, traînant derrière lui de multiples victimes parmi lesquelles se
trouvaient quelquefois de petits enfants. Dès son arrivée, elle faisait
du feu pour se réchauffer puis engloutissait d’énormes quantités de
viande, sans même les cuire. A la fin de ses copieux et funestes repas,
elle lançait vers la cage quelques restes pour nourrir le jeune homme
encore prisonnier, tout en l’insultant et maudissant le jour où il était
devenu son fils. « Ah ! Si seulement tu n’avais pas bu de mon lait !
J’aurais fait de toi un agréable dessert ! aimait-elle à répéter. »

Des
jours et des mois passèrent et le jeune homme survécut grâce à son
endurance et à sa ruse. L’ogresse faillit le dévorer à plusieurs
reprises, mais il sut à chaque fois lui rappeler que nulle mère, pas
même une ogresse, ne pouvait dévorer son fils. Celle-ci se voyait alors
contrainte d’y renoncer. Le jeune homme savait éviter les colères de la
monstrueuse créature.

Un
jour que l’ogresse était sortie, comme à son habitude pour chasser, une
magnifique perdrix apparut dans la cours du taudis et se mit à picorer
quelques petits grains de-ci de-là. Le jeune homme vit le bel oiseau et
songea : « Si seulement cette perdrix pouvait deviner mon malheur et me
venir en aide ! » Il crut rêver, mais non, la perdrix lui répondit d’une
petite voix mélodieuse : « Comment pourrais-je t’aider, brave jeune
homme ? » Abasourdi et émerveillé, le jeune homme demanda : « Comment se
peut-il qu’une perdrix sache parler ? Ne te fie pas à mon apparence !
répondit le gentil oiseau. En réalité, je suis la princesse
Clair-de-Lune. Mon père règne sur le Pays des Sept Rivières. C’est ma
marâtre qui m’a transformée en perdrix, car mon père a eu le malheur de
faire l’éloge de ma beauté devant elle. Pour se débarrasser de moi, elle
m’a condamnée à l’apparence que tu vois là. Mais c’est incroyable !
s’étonna le jeune homme. Oh, oui ! Voilà sept ans que j’arpente les
forêts, je traverse contrée après contrée, goûtant à la vie libre et
douce des perdrix. » Les yeux ébahis, le jeune homme écouta le récit
surprenant de l’oiseau puis demanda : « Si tout ce que tu dis est vrai,
peux-tu m’aider à enlever les grilles qui m’emprisonnent ? » Sans
hésiter, la perdrix répondit : « Je le peux sûrement. Tiens ce bâton !
Ce soir, quand l’ogresse se jettera sur son repas avec son empressement
coutumier, elle ne te verra pas le glisser dans le feu. Enfonce alors le
bâton enflammé dans la tête du monstre, car c’est là que réside son
âme. Il sera tué sur le coup. Quant à tes grilles, je n’ai pas la force
de les ouvrir, hélas ! C’est déjà bien généreux de ta part de m’avoir
donné cette idée. Le reste, je m’en charge ! » interrompit le jeune
homme, stimulé à l’idée de pouvoir enfin se libérer du joug infernal du
monstre.

Vint
la nuit. L’ogresse rentra, tenant dans ses bras poilus la carcasse d’un
âne et le cadavre d’un tigre. Fidèle à son habitude, elle alluma le feu
pour se réchauffer et s’installa pour dévorer goulûment sa prise. Le
jeune homme profita de l’inattention du monstre pour enflammer le bâton
que lui avait donné la perdrix et brusquement, de sa cage, il le lança
en direction de la tête de l’ogresse qui mourut sur le coup.

Cependant,
le jeune homme ne put s’échapper, car les clés étaient accrochées au
cou de Tériel, et le cadavre de l’horrible monstre était tombé hors de
sa portée. Il ne lui restait alors qu’un seul espoir : celui de voir la
perdrix réapparaître et l’aider à sortir.

Il
attendit le charmant oiseau un jour, puis deux, puis trois, mais il ne
réapparut qu’au bout d’une semaine. Le jeune homme, épuisé par la faim
et la soif, commençait à désespérer quand, enfin, l’oiseau surgit dans
la cour. Dès qu’il le vit, le jeune homme reprit courage et le supplia :
« Généreuse perdrix, pourrais-tu me rendre un immense service : j’ai
besoin d’ouvrir cette cage et les clés sont pendues au cou de l’ogresse.
Veux-tu essayer de les décrocher pour moi ? Bien sûr ! répondit
l’oiseau, qui s’exécuta sur le champ. » Le jeune homme put enfin se
libérer. Il se jeta sur la nourriture et l’eau, sautillant de joie en
respirant l’air agréable de la liberté. Puis, il prit la perdrix entre
ses mains et la remercia chaleureusement : « Je te dois la vie, noble
petit oiseau ! Le ciel t’a envoyé à moi et tu as eu pitié de ma
misérable condition. Je ne saurais jamais te montrer toute ma gratitude.
Ce n’est rien voyons ! remarqua l’oiseau, tu aurais agi de la sorte si
tu avais été à ma place » Le jeune homme observa l’oiseau et se sentit
soudain très proche de lui, comme s’il l’avait toujours connu, comme
s’il avait grandi avec lui. Il lui demanda : « Y a-t-il quelque chose
que je puisse faire pour toi ? Hélas ! Tu ne peux rien pour moi,
répondit l’oiseau d’une voix morne et languissante.
Quatre-vingt-dix-neuf nobles princes et vaillants chevaliers ont essayé
de briser le maléfice qui m’accable mais tous ont péri. Je me suis
résignée à accepter mon sort et j’ai appris à me contenter de ma vie de
perdrix. » Compatissant et. très ému par ces révélations, le jeune homme
eut grande envie de tenter l’impossible pour lui venir en aide, quitte,
pour cela, à risquer sa vie. Jusqu’à présent, il n’avait douté ni du
courage qui pouvait l’animer, ni du goût de l’aventure qui, pour la
première fois, faisait battre son cœur.

Transporté
par une vive émotion, il annonça à la perdrix : « Quoi qu’il puisse
m’advenir, je veux tenter de briser ton maléfice ! » Naturellement,
l’oiseau fut touché par le sentiment spontané et noble du jeune homme.
Devant son enthousiasme, il ne put s’empêcher de lui expliquer ce à quoi
il devait s’attendre. « Mon pays est parcouru par sept fleuves et dans
chaque fleuve dort une gigantesque pieuvre. En m’infligeant ce
sortilège, ma belle-mère a exigé de chacun de mes prétendants qu’il lui
ramène les têtes des sept pieuvres qu’il aurait sectionnées de son
propre sabre. Sache, mon tendre ami, ajouta la perdrix, que jusqu’à
présent personne n’a été en mesure de réaliser le vœu de ma méchante
belle-mère, car les pieuvres sont colossales et leur ruse est invincible
! Peu importe ! s’exclama le jeune homme, j’essayerai tout de même ! Et
bien, encouragea l’oiseau, mon cœur est tout à toi et mon bonheur
serait de te voir vaincre tous les obstacles. J’attendrais dans cette
forêt et j’espérerai ton retour, priant le Ciel de guider tes pas et de
te venir en aide dans ta généreuse mission ! »

L’oiseau
s’envola et le jeune homme se mit à cheminer en direction de l’horizon.
Il marcha ainsi durant des jours. Il apprit notamment à pêcher, chasser
; escalader des montagnes et affronter des eaux déferlantes. Après
trois mois d’efforts, il atteignit une vieille maisonnette toute en bois
qui semblait déserte et triste. Le jeune homme décida d’aller voir de
près l’humble logis, espérant. pouvoir s’y reposer de son long et
éprouvant périple.

Il
frappa donc trois coups à la porte. Il entendit une petite voix frêle,
presque agonisante, demander : « Ô toi, le passant pressé ! Que veux-tu
d’un vieillard que les affres de la vie ont épuisé ? » D’un ton poli et
obligeant, le jeune expliqua : « Que la paix soit sur toi, vieil homme !
Peux-tu m’offrir l’asile juste pour un soir ? Je viens de loin et je
suis fatigué. Je souhaiterais me reposer une nuit dans la chaleur de ton
foyer. » De sa petite voix, le vieillard répondit : « Soit ! Pousse la
porte et entre ! » Doucement, le jeune homme ouvrit la porte et
découvrit un vieil homme tout ridé, étendu sur une couche sale et
pitoyable. Visiblement, l’homme âgé n’était même pas capable d’allumer
le feu de sa cheminée. Il grelottait de froid et avait l’air affaibli
par la soif et la faim. Autour de lui, l’ameublement rudimentaire était
poussiéreux et nauséabond. Le jeune homme eut pitié de lui. Il ressortit
pour ramasser quelques branches afin de faire du feu. Puis il s’occupa
de nettoyer le lit du vieillard. Il lava délicatement le pauvre homme et
pansa ses blessures. Il se mit ensuite à préparer une soupe avec
quelques légumes et herbes trouvées dans la prairie qui entourait la
maisonnette. Il aida le vieillard à se nourrir et se servit également.

Le
visage blême et flétri du vieil homme reprit vie et son regard terne
s’éveilla. Il remercia chaleureusement son invité et lui fit une
surprenante confidence : « On m’appelle Amghar Azemni(1). Je suis né il y
a si longtemps que je ne saurais te dire quand exactement. Je suis
condamné à vivre vieux éternellement. Hélas, il y a quelques jours, un
serpent m’a mordu et son venin m’a immobilisé sur mon lit. Le poison ne
me fera pas mourir, mais il infecte mon corps. » Le jeune homme se
proposa d’aspirer le poison de la blessure. Le vieil homme lui désigna
la cheville que le serpent avait mordue. Une fois le poison totalement
aspiré, l’homme se sentit soulagé et remercia le Seigneur de lui avoir
envoyé un invité si généreux et si délicat. « Mon garçon, je ne sais
comment te remercier. Tu m’as été d’un grand secours. Que les portes du
Ciel te soient toujours ouvertes ! Et que tes désirs se réalisent ! » Le
jeune homme questionna son hôte : « On dit de toi que tu sais tout sur
tout. Arrives-tu à deviner ce qui me fait voyager depuis des semaines, ô
sage homme ? Oh ! je sais déjà que l’amour fait battre ton cœur et
qu’il t’a jeté sur les chemins imprévisibles de l’aventure ! » Le jeune
homme livra alors à son ami toute son histoire. Il n’omit aucun détail.
Son auditeur resta silencieux ; il hochait de temps à autre la tête.
Quand il eut fini son récit, le jeune homme demanda au vieux sage : «
J’ai besoin de savoir où se situe le Pays aux Sept Fleuves pour tuer les
sept pieuvres qui les habitent. Si je parviens à ramener les têtes
tranchées des pieuvres le maléfice se brisera et la perdrix redeviendra
princesse comme avant. Mon brave garçon, tout seul tu ne peux te mesurer
aux sept pieuvres géantes. Mais, comme tu possèdes un cœur généreux et
intrépide, je vais t’aider à réaliser ton vœu. Dans le coffre que tu
trouveras sous mon lit, il y a un sabre qui date de mille ans.
D’innombrables et vaillants héros me l’ont emprunté pour vaincre de
redoutables ennemis. Ce sabre, expliqua le sage, a le pouvoir de
trancher les têtes de tous les monstres possibles et imaginables vivant
sur la terre ou sous la mer. Je veux bien te le prêter à condition que
tu me le rapportes, lorsque tu te seras acquitté de ta mission héroïque !
Sans faute ! s’exclama le jeune homme, fou de joie à l’idée de pouvoir
se battre et libérer sa bien-aimée, qui hantait déjà toutes ses pensées.
» Il prit le sabre magique, complimenta son bienfaiteur et s’en alla,
fièrement, défier son destin.

Le
cœur empli d’ambition et d’enthousiasme, Ie jeune homme traversa
plusieurs provinces et forêts. Il emprunta des chemins inconnus et
rencontra de bien étranges et curieux personnages. Il apprivoisa les uns
et se méfia des autres. Il suivit les indications du vieux sage et
supporta fort bien le voyage qui dura, d’ailleurs, des semaines
entières.

Quand
enfin se dessina à l’horizon la frontière du pays recherché, le jeune
homme découvrit une montagne si haute qu’elle se perdait dans le ciel. A
ses pieds, prenaient naissance les sept fleuves maudits où
sommeillaient les sept monstrueuses pieuvres. Il sentit son cœur battre
fortement. Il rassembla son courage et s’attaqua promptement à sa tâche.
Il suivit le premier fleuve jusqu’à sa source, puis provoqua la pieuvre
en lui jetant le corps d’un bœuf comme appât. Celle-ci sortit des eaux,
se prépara à avaler le jeune homme. Brutalement, celui-ci trancha sa
tête, grâce au sabre magique. Il fit de même avec les six autres
pieuvres. D’un pas alerte et fier de son exploit, le jeune homme
n’hésita pas à se rendre au palais pour demander audience à la reine,
traînant derrière lui les énormes têtes des pieuvres.

Extrêmement
contrariée par l’arrivée triomphale du jeune homme, la méchante reine
refusa d’admettre sa victoire. Elle le reçut. alors froidement ;
sèchement, elle décréta qu’il s’agissait d’un démon. Elle ordonna aux
gardes de le brûler vif pour conjurer le mauvais sort. Le jeune homme se
défendit. Il s’adressa au roi, enfermé dans un mutisme troublant. Il
lui dit : « Ô noble roi ! Je ne suis qu’un humble voyageur. Je souhaite
m’acquitter d’une grande dette envers ta fille, la princesse
Clair-de-Lune. Elle m’a sauvé de la mort et je sais qu’elle a besoin de
toi. Ta femme l’a injustement condamnée à prendre l’apparence d’une
perdrix, et tu ne peux deviner ce que j’ai dû endurer pour parvenir
jusqu’ici. Je t’en prie sire ! Fais quelque chose pour ta fille, cet
être si fragile et si généreux, qui n’est autre que ta chair et ton sang
! » Le roi eut les larmes aux yeux. Il se leva et ordonna à son épouse
de rompre le mauvais sort qui affligeait la vie de sa fille, puis de
quitter le palais immédiatement. D’une voix amère et déchirée, il
s’emporta : « Vieille sorcière ! Tu as réussi à me séparer de ma fille
et à me la faire oublier. Qu’a-t-elle donc fait pour mériter ta sentence
? Ne t’avait-elle pas aimée comme elle aimait sa propre mère si
seulement le destin ne nous avait pas privés d’elle si tôt ? Va ! Hors
de ce royaume ! Que le Seigneur te maudisse jusqu’à la fin de tes jours !
»

Le
monarque remercia le jeune homme pour sa bravoure et sa courtoisie. Il
le pria de lui raconter ce qu’il avait vu et entendu à propos de la
princesse. Le jeune homme s’exécuta et lui demanda de le suivre dans la
forêt de l’ogresse, où la perdrix l’attendait impatiemment. Le souverain
fit préparer une impressionnante escorte ; il prit des vivres et des
coffres emplis de louis d’or, puis s’empressa de rejoindre sa fille. Le
vide qu’avait laissé la princesse dans le cœur des deux hommes leur fit
oublier la lenteur et la difficulté du voyage. Ils se promirent tous
deux de ne s’arrêter qu’une fois qu’une fois à destination.

Ce
fut un bonheur immense de les voir au chevet d’une jeune fille
rayonnante de beauté et de grâce, qui dormait sereinement sous un
olivier. La princesse se réveilla, se jeta dans les bras de son père
puis embrassa son héros, le remerciant. de tout son cœur : « Je te serai
éternellement reconnaissante », lui murmura-t-elle. Charmé par l’éclat
de sa beauté, le jeune homme osa s’adresser au roi : « Je sais que mon
rang ne me permet pas de prétendre à une alliance avec toi, ô noble roi !
Mais je serais infiniment heureux et honoré de te demander la main de
la princesse. » Le souverain regarda le jeune homme tendrement et lui
répondit : « Mon brave garçon ! Ce qui fait la noblesse d’un homme,
c’est d’abord sa vertu ! Je crois que tu m’as apporté la preuve de ta
hardiesse et de ta pureté. Ma fille sera en sécurité avec toi. Alors, je
t’offre sa main avec une immense joie. »

La
princesse Clair-de-Lune adressa à son bien-aimé un sourire consentant
et complice, puis prit le chemin du retour, impatiente de retrouver les
lieux magiques de son enfance.

De retour au palais, le roi annonça allègrement les épousailles de sa fille avec l’héroïque jeune homme.

Quelques
jours plus tard, on célébra fastueusement les noces des jeunes amoureux
et celles de cent autres jeunes gens issus de familles pauvres du
royaume. Le roi souhaita ardemment que le Ciel bénisse le mariage de sa
fille, et il fit preuve pour cela d’une grande générosité envers ses
sujets Une ambiance de réjouissante de liesse régna au palais durant des
jours et des jours. On en profita pour savourer avec délectation le
goût de la paix et du bonheur.

Quelques
mois s’écoulèrent. Le jeune homme appréciait pleinement la vie
princière et son épouse, la princesse Clair-de-Lune, prit soin de son
couple. Elle lui offrit toutes les conditions d’une vie épanouie et
heureuse.

Un
jour, elle surprit le sabre magique que son époux avait rangé dans son
coffre. Elle le contempla et apprécia la finesse de sa décoration. Dès
que son mari la rejoignit, elle l’interrogea : « D’où te vient ce
magnifique sabre ? » Voilà que le jeune homme se rappela la promesse
faite au vieux sage, le propriétaire du sabre magique. Il répondit à sa
femme : « Heureusement que tu m’as parlé de lui, sinon je l’aurais
complètement oublié. Ce sabre est la clé de notre salut, ma chérie. Il
faut que je le rende à celui qui me l’a prêté. »

Dès
le lendemain, le prince sella son cheval, prit quelques provisions et
se dirigea vers la maisonnette du vieux sage. Quand celui-ci le vit
arriver, il le prit dans ses bras et lui confia : « J’étais sûr que tu
reviendrais, mon enfant ! Tu es un homme de qualité, ce sabre
t’appartient, je te l’offre. Quelque chose, cependant, attriste mon
cœur. Qu’y a-t-il donc, père ? II y a dans ce bas monde une mère qui
pleure ton absence depuis des années. Elle te croit mort et s’en veut de
n’avoir pu te sauver. Je l’entends se plaindre à tous les saints à
l’approche de chaque hiver. N’est-il pas temps d’aller la consoler ? »
Le jeune homme se souvint tout à coup du regard déchiré que lui avait
lancé sa mère la nuit où l’ogresse l’avait arraché à elle. Il regretta
profondément de l’avoir oubliée. Le vieux sage le consola : « Ce n’est
rien mon brave garçon ! L’oubli est de nature humaine, va la rejoindre !
Elle sera certainement heureuse de te revoir. »

Le
jeune homme retrouva le chemin de son pays natal et offrit à sa
malheureuse mère le plus beau cadeau que l’on puisse offrir à une mère
au premier jour du printemps. En effet, quand elle vit s’avancer vers
elle un jeune homme élégant et distingué, elle lut dans son regard ces
liens sacrés qui finissent. toujours par réunir une mère et son enfant.
Les retrouvailles furent empreintes d’une émouvante ferveur.

Le
jeune homme raconta à sa mère. tout ce qui lui était arrivé et la pria
de l’accompagner au royaume de son épouse. La femme, d’une voix
mélancolique, lui dit : « Le propre d’une mère est d’élever ses enfants
pour les voir partir un jour. C’est la vie. Retourne à ton foyer et
prend soin de ton épouse. Reviens me voir dès que je te manquerai, et
fais-moi le bonheur d’amener un jour ta descendance. Je suis déjà
comblée de te savoir vivant et heureux. Il est vrai que l’on dit
toujours que se sont. les épreuves qui cisèlent et forgent l’esprit d’un
homme et toi, mon garçon, tu as su affronter ton destin dignement. Je
suis très fière de toi. »

Le
jeune homme demeura encore quelques jours auprès de sa mère, de ses
frères et sœurs et savoura avec délices les doux moments partagés avec
sa famille. Puis il s’en retourna auprès de sa dulcinée à qui il fit le
récit de son odyssée.

La princesse Clair-de-Lune et son époux vécurent heureux. Il firent la joie de leurs parents quand ils leur annoncèrent la naissance de leur premier enfant, qu’ils prénommèrent bourgeon-de-Printemps

Ayt Warsaussia
Author: Ayt Warsaussia

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